Selon l'Équipe, le 30 novembre dernier, Alexandre Lapandry ainsi que ses avocats, ont déposé quatre plaintes contre X, devant le procureur de la République de Clermont-Ferrand. Ces dernières ont été déposées pour des faits de "violences psychologiques et de harcèlement", "mise en danger de la vie d’autrui et blessures involontaires", "faux et usage de faux" et "violation de l’employeur à son obligation de sécurité et de résultats". Ces plaintes font suite à une violente commotion subite lors du match opposant Clermont au Stade Français, le 18 octobre 2020. Depuis maintenant deux ans, l'ex-tricolore n'a plus foulé les pelouses de Top 14, et l'affaire s'est compliquée. Le joueur et ses avocats visent les dirigeants de l'ASM ainsi que son staff médical, notamment pour la prise en charge de sa santé qui n'a pas été jugé optimale. Ce n'est pas la première fois que le club auvergnat fait face à ce genre de plaintes de la part de ses joueurs, avec le cas de Jamie Cudmore qui avait porté plainte contre son ancien club pour "mise en danger de la vie d'autrui", suite à la prise en charge de commotions subies en 2015. L'avocat de Lapandry, Me Jean-Hubert Portejoie, dénonce fortement le club : "Sur trois plaintes en France, deux sont dirigées contre le même club : je ne crois pas au hasard judiciaire, souligne Me Portejoie. Et concernant le cas d’Alexandre Lapandry, il faudra bien que certains comprennent que la sécurité et l’intégrité des joueurs passent avant les intérêts financiers des clubs."
L'ASM se défend
Via les réseaux sociaux, le club auvergnat se défend à l'aide d'un communiqué dans lequel le club souhaite partager son incompréhension, vis-à-vis des plaintes à son encontre. Le club et son président Jean-Michel Guillon soulignent le fait que : "À l’heure où nous parlons, nous n’avons aucune confirmation officielle concernant ces dépôts de plainte", et se montrent très fermes au sujet des possibles responsabilités du club dans cette affaire : "La seule réponse que nous apportons est que l’ASM Clermont Auvergne ne saurait voir sa responsabilité engagée à quelque titre que ce soit, n’ayant pas commis la moindre faute."
𝗖𝗢𝗠𝗠𝗨𝗡𝗜𝗤𝗨𝗘 𝗢𝗙𝗙𝗜𝗖𝗜𝗘𝗟
En relation avec les dépôts de plaintes d'Alexandre Lapandry ⤵️https://t.co/fZpWO6PX4n pic.twitter.com/agGVIbL6gQ— ASM Rugby (@ASMOfficiel) December 5, 2022
"Je n'ai pas voulu prendre ma retraite, la gravité de ma blessure m'y oblige."
Concernant la carrière d'Alexandre Lapandry, véritable figure de l'ASM, le joueur a communiqué sur ses réseaux sociaux un long message d'au revoir, signifiant la fin de sa carrière. Le troisième ligne retrace son parcours, avec les faits marquants de sa carrière comme le premier Brennus de l'histoire de l'ASM, remporté en 2017, ou encore le Grand Chelem de 2012, ainsi que ses 260 matchs sous le maillot clermontois. C'est un monument de Clermont qui raccroche les crampons, un joueur de devoir qui a mené une carrière remarquable, et qui, paradoxalement, comptera dans ce dernier message, tout son amour pour l'ASM, et le peuple auvergnat.
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Par contre dans ce cas Lapandry accuse ouvertement son ancien club d’avoir travesti la vérité
Voici son itw complet
Que s'est-il passé dans votre cas ?
Après le choc à la tête subi contre le Stade Français, j'ai été arrêté trois semaines, selon le protocole, car c'était ma deuxième commotion en moins de douze mois. Après avoir validé les paliers d'entraînement sans contact, j'espérais être retenu contre Castres mais dès le premier choc, à l'entraînement, j'ai ressenti le même ébranlement qu'un mois plus tôt, une sensation de vertige. Je l'ai immédiatement signalé et j'ai arrêté l'entraînement. À partir de là, tous les symptômes qui avaient disparu sont réapparus : maux de tête, vertiges... Je n'étais vraiment pas bien.
Avez-vous revu le neurologue ?
Non, j'ai repris le protocole de retour au jeu à zéro, et après validation par le staff médical de l'ASM, j'ai pu reprendre les contacts le 14 décembre (malgré un arrêt de travail qui courait jusqu'au lendemain), dans l'optique de jouer contre le Munster le week-end suivant. Le matin du 14, à l'annonce de l'équipe, je devais être capitaine mais l'après-midi, sur un plaquage lambda, comme j'en ai fait beaucoup, j'ai eu la sensation que ma tête heurtait un bloc de béton en touchant la cuisse d'un coéquipier. J'ai eu la tête qui tournait. Une sensation d'ébranlement anormale. J'ai arrêté immédiatement. Je suis allé voir le coach dans son bureau : "Je n'ai jamais triché Franck (Azéma) mais là, il y a quelque chose de pas normal dans ma tête."
Que ressentiez-vous exactement ?
Beaucoup de pression dans le crâne, des maux de tête permanents, des vertiges, une hypersensibilité à la lumière. Et, surtout, un gros mal-être. Je ne maîtrisais plus du tout mon cerveau, ni mon comportement... J'en ai fait part au staff médical de l'ASM à plusieurs reprises mais j'ai eu l'impression qu'on ne me prenait pas au sérieux. Les médecins associaient mes symptômes à une dépression, liée à la récente disparition de mon papa. Cela m'a dévasté car, au contraire, après son décès (en juillet 2020), j'avais repris avec beaucoup d'envie, en pleine forme, heureux d'avoir été désigné capitaine. Aujourd'hui, deux ans après, je le dis : le deuil et les symptômes post-commotionnels, cela n'a rien à voir. Je peux comprendre qu'on cherche des explications mais j'ai quinze ans de club, je ne me suis jamais trop écouté et là, je leur disais : "Il m'arrive quelque chose de très grave."
Vous n'êtes pas allé consulter ailleurs ?
Une dizaine de jours après ce dernier entraînement, le 23 décembre en rentrant chez ma maman pour Noël, j'étais très mal. Désespéré et surtout esseulé. J'ai alors appelé amicalement Jean Chazal, un neurochirurgien retraité (qui a suivi les joueurs de l'ASM il y a quelques années), pour obtenir de l'aide. Je lui ai décrit mon état, le lien qui était fait avec le deuil. Il m'a dit : "Non, c'est grave, et ça n'a rien à voir avec ton papa." J'ai passé une IRM en urgence. Les médecins du club ne me l'avaient jamais proposé. Je leur ai réclamée.
Les résultats de l'IRM ont révélé une dissection de l'artère vertébrale gauche et un AVC cérébelleux (affection rare et grave du cervelet)...
Oui, plus de deux mois après mon dernier match, et avec des entraînements entretemps ! Quand la radiologue m'a dit que j'avais un caillot de sang dans le cerveau, que j'avais fait un AVC, cela ne m'a pas étonné. Pire, je me suis senti soulagé. J'avais enfin un diagnostic précis, en rapport avec le caractère anormal et persistant des troubles que je ressentais. À partir de là, mon problème vasculaire a été très bien pris en charge au CHU de Clermont-Ferrand ; c'était purement traumatique et pas dû à une cause congénitale ou une anomalie quelconque comme certains ont pu le laisser entendre. J'ai passé cinq mois sous anticoagulants, avec des prises de sang toutes les semaines.
Quelle a été la réaction au club ?
Quand ils se sont aperçus de la réalité et de la gravité de ma blessure, ils ont essayé de donner une version qui n'était pas exacte. Début janvier, ils ont voulu diffuser un communiqué que j'estime mensonger (Il montre un extrait, sur son téléphone) : "Bien au-delà du protocole (de prise en charge des commotions cérébrales), les médecins clermontois ont, à l'écoute du ressenti du joueur, cherché à pousser les investigations en pratiquant une IRM \[...\]. De façon inattendue et sans lien avec le diagnostic initial, les images ont montré une anomalie d'un vaisseau sanguin du cou, dont les conséquences auraient pu être dramatiques si elle n'avait pas été diagnostiquée et prise en charge..." Je me suis opposé à cette publication, j'étais abasourdi. Franchement, j'aurais pu accepter que le staff médical se trompe sur la gravité de ma blessure et je pense que je n'aurais pas porté plainte pour ça. Mais qu'ils essaient de s'en sortir en racontant des choses fausses, c'est inacceptable. La façon dont les dirigeants ont agi par la suite aussi.
C'est-à-dire ?
En janvier et en mars 2021, lors de deux rendez-vous, le président du club Jean-Michel Guillon, quand je lui avais dit que je ne pouvais pas décider d'arrêter ma carrière sans être allé au bout de mes soins, m'avait apporté sa confiance en me disant que le club ne me laisserait jamais tomber. J'étais content, je l'ai cru. En mai, à la fin de mon traitement à base d'anticoagulants, j'avais toujours des symptômes mais j'ai bien vu que les démarches administratives allaient bien trop vite alors que je n'avais eu aucune discussion collégiale avec les médecins du club. J'ai dit au président que je voulais les voir, avec le neurochirurgien de l'ASM, pour faire un point avec eux. Leur dire, aussi, qu'il me restait beaucoup de symptômes.
Vous aviez besoin d'être entendu ?
J'aurais vraiment aimé que l'on se mette tous autour d'une table afin de protéger ma santé, mes intérêts et ceux du club. Un accord aurait vite été trouvé... Le président a donc convenu d'un rendez-vous avec les médecins du club. Leur avis était de ne pas me laisser continuer le rugby. Pour eux, le risque était trop grand. Je l'entends et je comprends aussi qu'ils aient transmis mon dossier à la commission médicale de la FFR pour solliciter un avis supplémentaire, afin que je prenne la bonne décision. Avant de décider l'arrêt de ma carrière, j'avais besoin de mesurer tous les risques. Il me restait deux ans de contrat, il n'y avait aucune urgence. Sauf que le soir-même, j'ai reçu un e-mail de la FFR : "Votre licence est suspendue avec effet immédiat." Sans consultation médicale de la Fédération. Dessous, il y avait un petit mot : "Merci pour ce que vous avez fait pour le rugby français."
« J'ai eu la conviction que l'aspect financier avait pris le dessus sur ma santé alors que j'aurais pu mourir sur un terrain »
Qu'avez-vous ressenti ?
J'étais vexé, humilié. Plus de licence et l'ASM qui n'a pas eu un mot. Aucune nouvelle pendant trois semaines. C'est le moment le plus indigne que j'ai eu à vivre. À la remise officielle des maillots pour les joueurs partants, je n'ai pas été convié. Je n'en faisais donc pas partie ? Je ne sais pas. Le premier contact avec le club fut un appel du directeur financier : "On a vu que ta licence est suspendue, on veut te voir pour un licenciement." Il m'a dit qu'il n'y avait plus de poste pour moi dans le club. Qu'il allait m'envoyer ma simulation de chômage pour le mois de juillet alors qu'il me restait deux ans de contrat et que mon état n'était pas consolidé, loin de là. Tout ça pour des histoires de salary cap j'imagine. Cela m'a semblé incroyable.
À quel moment avez-vous décidé d'entamer une action en justice ?
Ce n'était pas mon intention au départ. Je voulais juste continuer à me soigner et c'est ce que j'ai fait, à ma charge. À côté de ça, j'ai eu le sentiment à plusieurs reprises que l'ASM essayait de me piéger, pour casser mon contrat. En octobre 2021, ils ont mandaté un médecin-contrôleur chez moi pour vérifier que mon arrêt de travail était bien justifié... Ils m'ont aussi proposé un poste d'entraîneur de la touche alors que je n'étais pas capable de travailler ; mon licenciement pour inaptitude à tout poste l'a d'ailleurs confirmé. Le président Guillon a écrit à l'Ordre des médecins du Puy-de-Dôme pour remettre en cause mon arrêt pour accident du travail. J'ai vécu tout ça comme un acharnement et j'ai eu la conviction que l'aspect financier avait pris le dessus sur ma santé, alors que j'aurais pu mourir sur un terrain et que j'aurai des séquelles à vie.
Depuis le début de votre carrière, vous êtes resté fidèle à votre club ; qu'est-ce qui vous pousse à prendre la parole ? Certains pourraient penser que vous voulez surtout de l'argent...
Ceux-là n'ont sûrement jamais eu de graves problèmes de santé... Il y a encore quelque mois, cela aurait été complètement impossible pour moi d'imaginer une telle action. Quand Jamie Cudmore l'a fait (en 2019), je me disais qu'il avait ses raisons mais c'était hors de ma réalité. Je suis un mec discret, je ne veux pas faire de vagues. Parler, j'ai d'abord cru que ça allait contre qui je suis, ces valeurs de groupe, de solidarité, mais non, c'est complètement en accord avec moi. Parler, aujourd'hui, c'est mon devoir de transmission. Si je ne le fais pas, qui va le faire ? Je suis obligé de parler, de dire ce qui m'est arrivé pour que les mecs derrière moi n'en soient pas réduits à justifier leur état de santé alors qu'ils ont pété leur tête pour le club.
C'est une fin étrange...
Oui. Je me suis senti abandonné ; pendant deux ans, j'ai volontairement disparu des radars pour protéger ma santé, mon club, mes coéquipiers. Les supporters, les anciens avec qui je buvais une bière après les matches n'ont plus eu de nouvelles mais je ne les oublie pas. Même si je ne pourrai pas fêter mes adieux avec eux, mettre les crampons et fouler Michelin une dernière fois, je leur serai toujours fidèle. Le rugby est un sport magnifique. »
Bien trop grave pour qu’on puisse porter un jugement et attendons ce que la justice en dira et qui dit vrai dans cette histoire